De l'eau dans mon vindimanche, 19 avril 2009
Il s'agissait de l'histoire d'une jeune fille américaine de 18 ans partie vivre avec les Indiens d'Amazonie. Dans le documentaire, elle a expliqué combien elle a apprécié l'expérience, a parlé de ses relations avec une petite indienne qu'elle considère comme une sœur et embrassé ce qui m'a paru être le chef de famille et qu'elle appelait Papa. Mes « idées arrêtées » ont alors rapidement ressurgies - malgré la profondeur de l'abîme de neutralité dans lequel j'essayais de les maintenir - pour faire remarquer à voix haute que c'était quand même intéressant de voir comment une Américaine débarque chez l'Autre et est bien accueillie alors que lorsque l'Autre débarque en Amérique, c'est une toute autre histoire. La conversation a alors tourné rapidement en une espèce de comparaison défavorable aux nombreuses politiques migratoires occidentales face à l'accueil chaleureux des Indiens d'Amazonie. Une conversation tout ce qu'il y a de plus civil, lorsque mes « idées arrêtées » ont décidé de faire une autre sortie fracassante. Le pire, m'entendis-je dire, est que l'expérience entière est présentée sous un angle d'héroïsme qui semble consacrer le courage d'une jeune occidentale abandonnant le confort de son pays riche, civilisé et développé pour aller se « sauvagiser », l'instant d'un documentaire, en Amazonie. Je poursuivis en arguant du caractère tellement surréaliste et héroïque de l'histoire que je me retrouve, en France, conviée à la revivre, sur une chaîne de télévision publique, dûment traduite en langue française. Vous ne croirez jamais ce qui est alors arrivé. A peine finissais-je de prononcer ces mots que la jeune Américaine nous confiait comment au bout du compte elle a réussi - tenez-vous bien - à survivre. Quoi, alors que son « père » et sa « sœur » y vivent ? Suivent alors les images de sa véritable famille venus lui souhaiter la re-bienvenue dans la civilisation. J'ai partagé avec le reste de la table ma frustration face à cette confirmation dont je me serais bien passée. Cela les a fait rire. Moi aussi. Mais cette malheureuse spoliation de tous mes droits à la neutralité, je ne l'ai pas si bien vécue. D'où, ce matin, le brûlant désir où je me trouve d'exposer une partie de mes « idées arrêtées » sur la thèse de la démocratie pacifique. L'idée est que, une fois que je les aurai mises « out there », je pourrai enfin me concentrer sur toutes les bonnes raisons de ne pas les avoir. A propos de la thèse, particulièrement populaire de nos jours, qui veut que « les démocraties ne se font pas la guerre », voilà, en gros, ce que j'ai à dire. Comme pour toutes les croyances, il n'existe aucune preuve de la paix démocratique. Et comme pour toutes les prophéties quand la théorie échoue, les croyants n'abandonnent pas forcément leurs croyances invalidées : le renoncement à leur foi étant trop coûteux, ils réagissent au contraire par un surcroît d'engagement, nous explique le professeur Alain Garrigou, de l'Université Paris-Nanterre, dans un brillant article simplement intitulé « Les prophètes ne se trompent jamais », paru dans le Monde Diplomatique d'avril 2009. Ses conclusions sur la foi libérale et son obstination face aux démentis apportés par la réalité pourraient parfaitement convenir à la foi dans la paix démocratique : il s'agit d'une conduite paradoxale, qui s'explique par un inconfort moral et intellectuel si douloureux que la réalité doit céder devant la croyance. En dehors des nombreux arguments antithétiques et des brillants contre-exemples qu'amènent spontanément toute discussion sur sa validité - la Theory of Trade Expectations de Dale C. Copeland est, sur ce point, un travail absolument magnifique dont je recommande la lecture - la possibilité d'un bouleversement interne détruisant toutes les institutions démocratiques d'un Etat est peut-être la faiblesse la plus significative de la thèse de la paix démocratique. Dans un article sur la justice et la pacification j'avais soulevé la possibilité que l'évangile laïc de la pacification démocratique puisse entrer en conflit avec les questions de justice, et dressé un parallèle entre la paix démocratique ou pax americana, la pax romana et la paix chrétienne, pour mettre en garde contre les dérives des entreprises de pacification à tout prix. La problématique entière se retrouve ici et rappelle, fort à propos, que la démocratie n'est qu'une forme de gouvernement. Un Etat qui possède des institutions démocratiques aujourd'hui n'en aura pas forcément demain. Dans son livre-événement sur la Démocratie en Amérique, Tocqueville en envisageait déjà la possibilité lorsqu'il traita des tensions existant entre la liberté et l'égalité et le risque qu'un individualisme trop poussé comporte pour le maintien de la société démocratique. Il existe d'ailleurs des exemples historiques où l'existence d'institutions démocratiques n'a pu garantir le maintien de la démocratie. L'Allemagne des années 1920 était indéniablement une démocratie qui verra le Reichstag démocratiquement élu suspendre la démocratie en 1933 et confier le pouvoir à un tyran, Adolf Hitler, qui débutera, six ans plus tard, la guerre la plus sanglante de l'Histoire. De même, il ne peut exister aucune certitude sur le fait qu'une génération future d'une quelconque puissante démocratie, que ce soit l'Amérique, l'Europe, ou l'Inde - qui a entamé il y a trois jours son long périple électoral - ne donnera pas le pouvoir à un autre Hitler. Dans ces conditions, une adhésion totale à la thèse de la paix démocratique pourrait se révéler dangereuse pour la survie même des démocraties. La simple prudence suggère que les démocraties demeurent prêtes à faire la guerre. Quant à la croyance dans la paix (démocratique) perpétuelle elle pourra contribuer à éviter les escalades. Recommandez (12) | Citez cet article sur votre site | Imprimer | Email
1. 19-04-2009 21:45 Bonne conclusion! Seuls les utilisateurs enregistrés peuvent laisser un commentaire. Powered by AkoComment Tweaked Special Edition v.1.4 |
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Hier après-midi, j'ai rencontré une collègue de travail pour discuter d'une présentation que nous avons à faire sur la thèse de la paix démocratique. Nous nous sommes mises d'accord sur un exposé fondamentalement critique mais elle veut que que je mette un peu d'eau dans mon vin à cause de certaines "idées très arrêtées" de mon cru. Puisqu'il s'agit d'un travail de groupe, j'ai évidemment acquiescé pour qu'elle mette autant d'eau que je serai capable d'accepter sans abandonner toute honnêteté intellectuelle. En fait, j'ai même été jusqu'à me mettre dans un état d'humilité dont je ne me croyais pas capable dans l’attente des suggestions qu’elle me fera parvenir. Un effort qui tient du fait, je crois, que j'ai sérieusement peur de tomber dans l'extrémisme. Mais tout ce travail pour rendre mon ego plus modeste a été pour ainsi dire neutralisé, quelques deux heures plus tard, au cours d’un dîner avec des amis par un maudit reportage sur une maudite chaine de télévision.















