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La mort de l'innocence?

Ecrit par Patricia Camilien
dimanche, 25 mai 2008
lamortdelinnocence_400.png Devenir adulte, c'est tuer l'enfant qui est en nous, mais à quel prix?

Je me suis promise, pour ne pas tomber dans le sensationnalisme, de ne pas me précipiter à écrire un article sur la mort du petit Milagros dans des circonstances tragiques, le 22 mai dernier. C'est que, sur le coup, je ne savais pas trop quoi en penser, étant encore sous le choc, et voulais pouvoir offrir, à vous mes lecteurs, plus qu'une simple reprise des faits. Trois jours plus tard, j'avoue que je suis encore bouleversée par cet acte d'une étrangeté que n'égalent que les questions sous-jacentes de cette mort d'un enfant sous la torture de deux autres; mais je crois qu'il est nécessaire d'ouvrir le débat quant à sa signification réelle.

Commençons par la photo ci-dessus. Elle est celle du "quartier" dont venaient les trois victimes. Les voisins sont sous le choc de ce qui s'est passé et moi, je suis sous le choc de l'endroit où ils vivent, parce que, même avec les multiples bidonvilles qui poussent chaque jour comme des champignons à Port-au-Prince, je n'arrive toujours pas à m'habituer au fait qu'à l'heure où l'on ne jure que par l'immense progrès du genre humain, nous en soyons réduits à vivre ainsi.

Tout aussi choquante est la réaction psychotique d'une société aveugle - il n'y a pire aveugle que celui qui ne veut pas voir - qui ne voit dans cette tragédie que l'occasion de durcir les lois criminelles juvéniles, préférant donc s'attaquer à des victimes plutôt que de faire face à ses travers. Cette réaction viscérale contre des enfants de 7 et 9 ans, qui incarnent de façon significative la mort de ce qu'il nous restait d'innocence, est celle d'une espèce qui n'a plus la foi, ne se fait plus confiance et se complaît dans son échec et sa médiocrité. En témoigne l'article de Delphine de Mallevoüe du Figaro, paru le 10 janvier dernier, sur "[l]es minicaïds qui sèment la terreur dès la maternelle" où elle appelle, mine de rien, au dépistage précoce suggéré, il y a 3 ans, par un rapport de l'Insem et ... Nicolas Sarkozy. Pour justifier cette curieuse requête, elle n'hésite pas à transformer quelques faits divers en un vaste phénomène terroriste où des enfants de 5 à 9 ans, issus de l'immigration, figureraient de futurs délinquants à cataloguer dès la maternelle.

C'est là aller plus loin que Pré-Crime qui, au moins, attendaient les visions des pré-cogs avant d'arrêter le futur criminel (mais pas trop loin tout de même de la proposition de Rachida Dati de garder en prison les récidivistes potentiels). Dans l'article du Figaro, il semble qu'il suffit de s'appeler Aziz, Bemba, Kader ou Hakim et alors, on cesse d'être un enfant pour devenir une bête "cannibale" à la respiration "animale". Un monstre qu'il faut à tout prix dépister avant qu'il n'aille déranger les braves et gentils Français de souche.

Ce sont ces mêmes enfants des cités que nous retrouvons à Buenos Aires et cette fois, ils ne se contentent plus de "presque arracher" le nez de l'autre mais le torturent à mort. Qu'est-il donc advenu de l'enfance et de l'innocence? La réponse est simple, nous les avons tuées.

L'on connaît ce beau mot de Georges Duhamel selon lequel "le plus beau service que les enfants rendent à leurs parents, c'est de les obliger, sous prétexte de les élever, à s'élever eux-mêmes devant eux." Sauf que, nous sommes de moins en moins parents et de plus en plus géniteurs. Et lorsque les enfants ne nous arrivent pas par accident, nous décidons de les avoir pour toutes les mauvaises raisons. Et puis, bien sûr, nous n'avons pas le temps.

Dans le monde capitaliste, le temps c'est de l'argent, on ne peut le perdre à élever des enfants. Dans la société de consommation, on n'a pas le temps pour de telles pertes de temps, il faut amasser de l'argent, toujours plus d'argent. La mère et le père doivent travailler pour arriver à acheter toutes ces choses accessoires mais tellement indispensables comme la télé et les jeux vidéo qui, à leur tour, s'occuperont des enfants. Je consomme donc je suis.

Bien sûr, nous nous étonnons ensuite, qu'après avoir été bombardé d'images violentes où tuer son semblable est tout ce qu'il y a de plus banal, nos enfants deviennent cette violence qu'ils consomment. Nous sommes abasourdis de voir qu'ils adoptent les valeurs de la nouvelle famille que nous leur avons donnée. Dans le cas des cités, des favelas, des townships et autres merveilles créées par l'individualisme et l'égoïsme à outrance de la "société" post-moderne, le cas est aggravé par les situations inhumaines dans lesquelles les parents sont forcées de vivre. La violence, sous toutes ses formes, devient alors partie de leur quotidien.

Faut-il rappeler qu'à la base de la conscience d'un enfant se trouve sa capacité d'apprentissage? Que la haine, l'égoïsme, la méchanceté ne sont pas des caractéristiques innés et instinctifs, mais acquis ? Les enfants apprennent à devenir mauvais. Il importe peu que ce soit à la maison, dans le quartier, à l'école ou dans les rues. Si un enfant doit faire face à la violence - qu'elle qu'elle soit - dans son jeune âge, il aura de fortes tendances à devenir violent lui aussi. Un enfant a besoin qu'on lui apprenne ce qui est bien et ce qui est mal. En le laissant se "débrouiller" tout seul, en ne lui laissant aucun repère, on l'invite tout bonnement à trouver son chemin sur une route inconnue sans la moindre indication. Et ensuite, nous nous étonnerions, en toute bonne foi, qu'il en choisisse un mauvais?!

Pire, nous contribuons grandement à la déchéance de l'enfance et nous en agressons méthodiquement l'innocence en transformant, de plus en plus, l'enfant en objet sexuel. Des enfants de 5 ans s'évertuent maintenant à être sexy. Nous les bombardons de publicité où nous les invitons à laisser « sortir leur sexualité ». Leurs jeux incluent désormais des nécessaires de strip-tease, leurs vêtements sont de plus en plus révélateurs, leurs T-shirts deviennent des supports pour des messages et images à caractère sexuel que même des adultes rougiraient de porter.

Ainsi, va le monde, tuant l'innocence, volant à des enfants le droit d'être enfants, transformant des êtres innocents en des minis copies de nous-mêmes que nous nous empresserons ensuite de dépister, cataloguer, punir .... Nous voulons renforcer les lois criminelles pour faire payer à nos victimes des crimes que nous leur avons appris à commettre. Les parents du petit Milagros croient qu'un adulte est impliqué dans le crime. Je crois que toute la famille humaine (adulte) y est impliquée.

Il fut un temps où l'on croyait que la vraie mission du droit pénal devait être d'arriver à vaincre dans le crime, et non le criminel, l'ennemi du genre humain. Il semble maintenant devoir servir à nous donner bonne conscience, en niant jusqu'à notre innocence. Pauvre Humanité.


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Commentaires (8)
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1. 26-05-2008 15:06
Ceux qui vivent...
Ceux qui vivent sont ceux qui luttent...Vivre c'est lutter contre les problemes que generent les solutions aux problemes qu'on a resolus... 
C'est en sortant de ce cercle qu'on atteindra l'eveil et cette perfection dont la quete est longue. Est-ce pourquoi il faut travailler et trouver l'equilibre entre la recherche de l'acces a ces accessoires (pourtant si utiles tant qu'on n'a pas atteint cette etape ultime)et le bonheur plus profond et plus absolu (si ideal!!)  
Le droit penal est encore un pauvre outil imparfait s'inscrivant dans cette perspective. 
Il s'agit de poursuivre cette quete d'Absolu sans pour autant nier les donnees du quotidien..Vivre ce cercle vicieux du quotidien reel actuellement palpable avec le moins de casse possible voila ce que nous devons faire tout en tendant vers l'Absolu. C'est cette recherche ponctuelle de solutions transitoires sur le chemin de l'Absolu qui rend l'existence humaine si exaltante malgre les epreuves. "Je positive" pour reprendre une formule publicitaire.
Ecrit par alain (Utilisateur enregistré)
2. 27-05-2008 00:07
quelle ACTION posée?
De tels faits sont nombreux dans ce monde et nous laissent toujours abattus quand on n'en devient pas accoutumé cyniquement. Mais la question est quelle ACTION poser qu'y pouvons nous? Je refuse le défaitisme qui m'amènerait à avouer notre impuissance. Je crois que nous y pouvons beaucoup. D'abord des cris d'indignations réfléchis comme celui de Patricia ont le mérite de réveiller les consciences et de susciter l'ACTION. L'ACTION doit être non seulement ponctuelle mais aussi durable et viser les solutions de fond. Le recours exclusif au droit pénal est partiel et partial. Il doit être accompagné du recours à la politique sociale et à ses moyens juridiques. En présence du phénomène criminel le droit pénal vise souvent à mettre le criminel hors d'état de nuire en le réhabilitant ou en le plaçant hors du corps social. Il vise aussi parfois à le chatier pour lui faire reconnaitre ses torts et montrer l'exemple aux autres déviants potentiels. Il est démontré que même pour les adultes l'exemplarité de la répression pénale et toutes ces démarches n'ont pas de résultats probants. Il faut donc une démarche sociale concrête visant à la prise en charge , à l'insertion de l'individu dans le corps social, à une sorte de réhumanisation de chaque personne notamment de chaque enfant. Il faut aussi responsabiliser les parents et les mettre en condition sociale de pouvoir effectivement l'être.Plus que jamais de tels évènements ne me démoraliseront pas . Au contraire. Car la solution relève de la politique au sens noble. Il me paraît exaltant de pouvoir se creuser les méninges pour trouver des solutions à des problèmes cruciaux et à les faire accepter par la force de la persuasion. Que face à chaque problème de ce monde on essaie de voir le défi lancé à notre intelligence et ce qu'il y a d'exaltant à le lever! Je vous y invite tous. ça peut être avec la quête de l'Absolu bonheur (sur sa voie!)le sens de la vie.
Ecrit par alain (Utilisateur enregistré)
3. 27-05-2008 00:16
quelle ACTION posée?
De tels faits sont nombreux dans ce monde et nous laissent toujours abattus quand on n'en devient pas accoutumé cyniquement. Mais la question est quelle ACTION poser qu'y pouvons nous? Je refuse le défaitisme qui m'amènerait à avouer notre impuissance. Je crois que nous y pouvons beaucoup. D'abord des cris d'indignations réfléchis comme celui de Patricia ont le mérite de réveiller les consciences et de susciter l'ACTION. L'ACTION doit être non seulement ponctuelle mais aussi durable et viser les solutions de fond. Le recours exclusif au droit pénal est partiel et partial. Il doit être accompagné du recours à la politique sociale et à ses moyens juridiques. S'agissant des dérives du "système" capitaliste dominant actuel, ils en ont toujours, les systèmes dominants et on en arrivent toujours à bout souvent en les minant de l'intérieur, en s'attaquant efficacement à leur vide intérieur plutôt que dans une approche frontale souvent suicidaire. 
En présence du phénomène criminel le droit pénal vise souvent à mettre le criminel hors d'état de nuire en le réhabilitant ou en le plaçant hors du corps social. Il vise aussi parfois à le chatier pour lui faire reconnaitre ses torts et montrer l'exemple aux autres déviants potentiels. Il est démontré que même pour les adultes l'exemplarité de la répression pénale et toutes ces démarches n'ont pas de résultats probants. Il faut donc une démarche sociale concrête visant à la prise en charge , à l'insertion de l'individu dans le corps social, à une sorte de réhumanisation de chaque personne notamment de chaque enfant. Il faut aussi responsabiliser les parents et les mettre en condition sociale de pouvoir effectivement l'être.Plus que jamais de tels évènements ne me démoraliseront pas . Au contraire. Car la solution relève de la politique au sens noble. Il me paraît exaltant de pouvoir se creuser les méninges pour trouver des solutions à des problèmes cruciaux et à les faire accepter par la force de la persuasion. Que face à chaque problème de ce monde on essaie de voir le défi lancé à notre intelligence et ce qu'il y a d'exaltant à le lever! Je vous y invite tous. ça peut être avec la quête de l'Absolu bonheur (sur sa voie!)le sens de la vie.
Ecrit par alain (Utilisateur enregistré)
4. 27-05-2008 02:27
Il y a des raisons d'espérer
Avez-vous déjà entendu parler de la prison de Cebu aux Philippines? Avez-vous déjà vu les vidéos des prisonniers dansant sur Youtube? Sinon, ce pourrait etre intéressant de commencer aujourd'hui. 
Ecrit par Patricia (Utilisateur enregistré)
Ecrit par Patricia (Utilisateur enregistré)
6. 28-05-2008 14:59
Rehumaniser l'Homme
Il faudra rehumaniser l'Homme. 
Heureusement que des prises de conscience sont encore possibles et se font. On est nombreux a accepter froidement l'inacceptable , a s'en faire complice but may the few leaders lead the others to the right way!
Ecrit par alain (Utilisateur enregistré)
7. 28-05-2008 15:34
Rehumaniser l'Homme
 
Ecrit par alain (Utilisateur enregistré)
Ecrit par Patricia (Utilisateur enregistré)

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