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Réflexions
La pluralité des sphères de justice chez Michaël Walzer
La pluralité des sphères de justice chez Michaël Walzerdimanche, 26 avril 2009
I - Une réaction protestataireDans « Sphères de justice », Walzer remet en cause le sens théorique de la justice comme univoque et pose la thèse d'une pluralité des instances de justice. Les sphères de justice - même s'il ne prend jamais vraiment la peine de les expliquer - seraient donc des champs spécifiques de la vie sociale qui obéiraient chacun à une logique de justice propre. Il s'y élève contre la possibilité qu'une certaine conception dominante de la justice vienne s'imposer à la société. C'est ce qu'aura voulu faire comprendre Paul Ricœur dans « Le Juste », lorsqu'il qualifiera la thèse walzérienne d'essentiellement critique, voire même protestataire. Car, si Walzer s'en prend aux théories globalisantes marquées par une prédominance désormais bien assises de concepts néokantiens du bien, c'est surtout pour marquer sa vive opposition à l'injustice qu'ils ne manqueront d'entraîner. - Un refus des conceptions néo-kantiennes du bienUne idée récurrente dans la thèse walzérienne de sphères de justice est le refus d'une hiérarchie entre les biens sociaux ; l'idée d'un bien absolu conduisant à une vision univoque de la justice et à la domination d'une sphère par une autre. Il s'agit donc d'éviter à tout pris que ne s'installe la domination d'un groupe de personnes sur tous les autres, ce qui, pour Walzer, serait la forme la plus aboutie de la tyrannie. Walzer n'est d'ailleurs pas le premier à s'intéresser aux effets pervers des « bonnes intentions ». Au 19e siècle déjà Tocqueville ne s'inquiétait-il pas des tensions entre liberté et égalité, de la « tyrannie de la majorité » et du « monstre social » que constituait l'industrie ? On peut donc interpréter la mise en garde de Walzer comme une invitation à la prudence, un nécessaire retour à la relativité des notions d'essentiel, de correct, ou de juste, une inévitable prise en compte du caractère changeant des valeurs selon les époques et/ou les milieux. «Malgré toute la complexité de leurs dispositifs distributifs, la plupart des sociétés s'organiseront sur la base de ce qui peut apparaître comme une version sociale de la règle d'or: un bien ou un seul type de biens est prédominant et détermine la valeur de toutes les sphères de distribution», nous rappelle-t-il. Tout individu possédant ce « bien dominant » pourra donc « par le fait même de le posséder » étendre son pouvoir « sur un ensemble d'autres biens » ; le bien dominant - disons, par exemple, l'argent - assure donc la possession de tous les autres, que ce soit directement ou pas. Or, c'est justement ce contre quoi s'élève Walzer qui rejette l'idée (injuste) d'une société mono-centrée pour lui opposer celle d'une société à plusieurs centres dont aucun ne doit avoir la prétention de supplanter les autres. Le cas échéant, s'installerait une nouvelle injustice, corollaire de la première, celle de l'utilisation de la force (physique ou morale) par les propriétaires des biens dominants à fins d'assurer ou de maintenir leur domination. - Un outil réactif contre l'injusticeDans son refus de la domination totale d'un bien, Walzer ne se propose donc pas tant de nous aider à penser la justice. Son but n'est pas de nous offrir une « théorie de la justice » mais de nous mobiliser contre son contraire : l'injustice. Le refus du monocentrisme est celui du refus du monopole sur l'acquisition et la conservation du bien dominant qu'il entraine, souvent au prix de la force. Voilà pourquoi, pour Walzer, aucune société ne peut prétendre être juste si le pouvoir est conditionné par la possession exclusive d'un tel bien. En promouvant la séparation et l'autonomie de chaque sphère, il s'élève donc contre l'injustice de l'utilisation d'un bien (ou d'un pouvoir) à un usage autre que celui pour lequel il a été conçu/confié. Il s'élève contre la volonté d' « avoir par une voie ce que l'on ne peut avoir par une autre» qu'entraine naturellement la domination d'un bien au détriment des autres. Walzer rejoint ici, en partie, une critique de la théorie rawlsienne de la justice faite par Nozick ; à savoir que l'application des principes rawlsiens risques de limiter l'accès de certaines personnes à certaines sphères, non pas parce qu'elles ne possèdent pas les qualités requise mais, parce que les places disponibles sont réservées aux plus démunis. On en arrive par là à sacrifier le droit, voire le besoin, de ces individus de se réaliser dans des sphères différentes, à une prétendue cohésion du groupe. Une démarche proprement tyrannique, si l'on s'en tient à la thèse de Walzer, le sacrifice de certains ne pouvant servir qu'à donner des apparences de justice, puisqu'il introduit (de force) dans une sphère des principes d'une autre. II - Un ordre de priorité différentComme le note Mark Hunyadi, dans son « Art de l'exclusion » (Cerf, 200), la justice sociale n'existe pas, pour Walzer. « Elle est quelque chose ... d'irréductiblement interne aux différents régimes de distribution. » Toute théorie universelle de la justice est contraire à l'idée même de justice. La justice est définie à l'intérieur de chaque sphère, toute justice est relative. Autrement, il ne pourra s'agir que d'une théorie déracinée du réel, un « monstre froid », une théorie présomptueuse et inutile. C'est que pour Walzer, l'essentiel n'est pas la mise en œuvre de principes immuables mais la connaissance de « significations partagées ». Une conception qui l'amène à faire primer absolument la différenciation sur l'intégration et qui pose la question des dangers du localisme walzérien. - La primauté de la différenciation sur l'intégration«Il est inutile, nous informe Walzer, de chercher une justice et des principes de justice valables pour tous et de tous temps». La réalité, s'efforce-t-il de nous rappeler, est bien plus complexe et doit le demeurer : la recherche de la justice ne doit se faire que dans l'harmonie. La thèse walzérienne est ainsi un rejet explicite de la thèse rawlsienne contre laquelle elle semble avoir été construite. Puisque, la régulation réclamée par Rawls relèverait nécessairement de l'Etat, suppute Walzer, « le pouvoir étatique lui-même deviendra[it] l'objet central de la lutte compétitive. Le besoin politique - en tant que bien - sera[it] recherché au-delà de tous les autres biens» et de nouvelles injustices s'installeraient. Sous couvert de vocation à la justice, des thèses globalisantes comme celles de Rawls n'auraient généralement pour efet que l'autorisation ou la légitimation de la domination d'un groupe d'individus sur les autres. Voilà pourquoi dans « Sphères de justice », il insistera, entre autres, sur les différentes façons d'arriver à la démocratie, en opposition complète avec la vision néo-kantienne d'une démocratie libérale obéissant à des valeurs judéo-chrétiennes du juste et du bien. Le concept walzérien de sphères de justice oppose ainsi l'égalité simple - comprise comme celle où un bien absolu est reconnu par rapport à laquelle, la société est jugée juste ou non - à l'égalité complexe ; le premier étant, selon Walzer, hautement favorable à l'installation de monopoles et de tyrannies. Cette tiédeur face à l'intégration s'explique par le fait que pour lui, l'égalité simple exigerait l'intervention constante de l'Etat pour casser ou restreindre les monopoles et réprimer les nouvelles formes de domination, alors que l'égalité complexe permettrait à chaque individu d'être dans une sphère sans affecter sa présence dans une autre sphère et éviterait, par là, que s'installe la tyrannie. Walzer ira plus loin en voyant dans le régime de l'égalité complexe, le contraire de la tyrannie et, par conséquent, le principe susceptible de conduire au meilleur résultat. Il y aura des inégalités, certes, mais elles seront moindres. Paul Ricœur en conclura, avec raison, que, pour Walzer, le souci de la différenciation l'emporte sur celle de l'intégration. - Les dangers du « localisme » walzérienCette quasi-sanctification de la différence est à la base du reproche principal que Will Kymlicka du Queens University (Ontario, Canada) adresse à Michaël Walzer. L'universitaire canadien, connu pour son travail sur le multiculturalisme, accuse ce dernier de ne pas protéger suffisamment les minorités à l'intérieur des communautés ou des sphères. Pascal Engel, de l'Université de Genève, s'interroge sur la protection des individus en rupture avec les valeurs majoritaires de la communauté. De nombreux auteurs - et c'est un reproche qui est fait à toutes les thèses multi-culturalistes/communautaires - mettent l'accent sur la possibilité que de les arguments de Walzer servent à justifier des systèmes discriminatoires comme Jim Crow aux Etats-Unis ou l'Apartheid aux Etats-Unis. On pourrait, évidemment, signaler que dans ces deux cas il y eut domination effective d'une sphère sur une autre mais il n'en demeure pas moins que, ainsi que l'ont fait remarquer Kymlicka et Engel, si l'autonomie des sphères est essentielle à la justice, celle-ci ne peut se mettre en place que conjointement et selon des principes assurant la cohésion et la régulation de l'inévitable compétition entre les différentes sphères tout en assurant la protection du minoritaire à l'intérieur de chaque sphère. ConclusionEn conclusion, si aucune théorie de justice ne peut se passer de la logique des sphères, cette dernière ne suffit pas. N'étant qu'une réaction protestataire, elle n'aide pas à penser la justice autrement que dans le cadre d'un refus du pouvoir et de la coordination de l'ensemble. Il est un fait que pour Walzer autonomie des sphères et harmonie de l'ensemble vont de pair, mais pour le coup, c'est lui qui tombe dans le piège de la sur-simplification dont il accusait les théories globalisantes néo-kantiennes, en ne prévoyant aucune modalité d'harmonisation. C'est d'ailleurs ce qui explique que des auteurs faisant partie de la mouvance herméneutique et communautariste, comme Ricœur et Kymlica, aient critiqué si vivement le désintérêt de la thèse walzérienne en ce qui concerne les relations tant intra que inter-sphériques. Il importe pourtant de se rappeler que l'un des mérites - et non des moindres - du travail de Walzer est sa capacité d'ouvrir des perspectives, non de les refermer. Il nous appartient donc de poursuivre la réflexion non seulement contre l'injustice mais aussi pour la justice. Recommandez (15) | Citez cet article sur votre site | Imprimer | Email
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