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Réflexions
Les notions de juste et de bien chez Rawls
Les notions de juste et de bien chez Rawlsmardi, 21 avril 2009
La Theory of Justice (1971) de John Rawls s'efforce d'offrir une alternative à la doctrine utilitariste en élaborant une version moderne du contrat social mettant l'accent sur la justice distributive. Ni altruiste, ni téléologique, sa contre-proposition relève d'une approche déontologique où il s'agit de, pour reprendre les termes de P. Adair - auteur de « La « Théorie de la Justice » de John Rawls. Contrat social versus utilitarisme » (Revue française de science politique, 1991, vol. 41, no 1) - « procéder au choix des règles justes sans se prononcer sur le but ». Ce but visé, qui est le bien recherché par les individus, il propose d'y arriver par l'adoption de deux principes de justice sociale fondés sur la seule connaissance générale de l'univers et non sur des circonstances individuelles : l'optimisation de la liberté et la distribution des biens sociaux qui favorise les plus démunis (fraternité). Ces deux principes ou règles sont, à leur tour, hiérarchisés pour former un optimum social (le juste) compatible mais prioritaire sur l'optimum économique (relatif au seul bien) (I). Toutefois, dans un contexte libéral de pluralisme des conceptions du bien, la justice ne peut de toute évidence être la valeur suprême, d'où la nécessité d'une relativisation afin de résoudre cette contradiction interne de la théorie rawlsienne de la justice. (II)
I - La justice comme valeur suprêmeConçue par les Anciens comme une valeur moyen - Aristote écrira « l'égal consiste dans une juste moyenne [et] il en est ainsi du juste » - la notion de justice a souffert à l'époque moderne d'un déficit d'analyse qui a conduit à négliger son contenu et à en faire une sorte de valeur ultime. Carmen Cozma, dans son Introduction to Aretelogy, regrette que «la modernité a[it] connu, entre autres, un éloignement du sens originaire de la dikaiosyne [la justice telle qu'étudiée dans l'antiquité grecque], par le simple fait de la prédominance, de nos jours, d'un sujet en vogue: celui du droit des hommes». C'est dans ce contexte de priorité absolue de l'individu, cher au libéralisme, qu'il faut placer la proposition par John Rawls de la justice comme valeur suprême, avec la primauté du juste sur le bien du fait d'une transmutation des valeurs. La primauté du juste sur le bienDans la conception des anciens philosophes grecs, la justice n'avait de sens qu'en relation avec le bien (moral), une condition essentielle du bon fonctionnement de la valeur morale suprême, le Bien. Platon nous présente ce dernier comme la valeur absolue, id est, la fin ultime vers laquelle doit tendre le monde, persuadé qu'il est du fait que «dans le domaine de l'intelligible, au-dessus de tout, il y a l'Idée du Bien » (Ethique à Nicomaque). La justice se présente donc comme une valeur directement subordonnée à celle, suprême, du Bien, mais, dans sans laquelle celle-ci ne peut exister. J. Rawls, lui, part dans une toute autre direction. Dans sa théorie de la justice comme équité, il considère que ce qui est correct prime sur le bien, tout en convenant de parvenir à un consensus pour que les individus agissent conformément à leur idée du bien. Avec la coopération sociopolitique, Rawls passe donc d'une conception lockéenne à une conception rousseauiste de la société. Il compte sur la coopération générale pour éviter les conflits entre les libertés civiques modernes et les libertés politiques classiques, conciliant deux traditions antagonistes du libéralisme. Partant de l'utilitarisme « corrélatif d'un individualisme libéral et non atomisé », il y oppose le modèle d'une société juste fondée sur des vertus politiques de civilité, de tolérance, de raison et d'égalité. La conception de la justice qui en découle promeut la raison publique et l'intérêt porté aux institutions. Le contenu de la notion de justice renvoie alors aux droits et libertés fondamentaux tels qu'ils ont été déterminés par la tradition libérale. Une transmutation des valeursIl y a là, de toute évidence, une continuité du passage de l'éthique gréco-romaine de l'opposition du bien au mauvais, à celle judéo-chrétienne de l'opposition du bien au mal, que Nietzsche a baptisé de transmutation des valeurs. L'entrée de la justice, avec la loi, dans la sphère du juridique voit l'ébauche de la justice en tant que valeur juridique. A la différence du domaine de la morale, où la justice apparaissait comme une valeur subordonnée au bien, au plan juridique, la justice se révèle être la valeur primordiale. On assiste parallèlement à une substitution progressive de la justice distributive - dont l'origine remonte à l'éthique à Nicomaque d'Aristote - à la justice corrective - concernant les punitions et autres sanctions. Dans un article intitulé "The Unhappy Marriage of Corrective and Distributive Justice in the New Civil Code of Quebec", publié à l'automne 1996, Catherine Valcke préfigure de cet inéluctable remplacement en soulignant l'impossibilité d'une cohérence réelle entre les deux formes de justice qu'elle juge fondamentalement différente ; la justice corrective étant une forme justice qui satisfait à l'objectivité juridique, ce qui n'est pas le cas de la justice distributive. Le consensus tourne d'ailleurs aujourd'hui autour de l'établissement d'une hiérarchie entre les deux, où la justice corrective n'est plus qu'un instrument tout juste bon à satisfaire les exigences de la justice distributive. Dans "Elimating Corrective Justice" (Virginia Law Review, octobre 2006), Steven Walt va même jusqu'à envisager la disparition complète de celle-là au profit de celle-ci. Malheureusement, ce triomphe de la justice distributive, en substituant une exigence morale de distribution des ressources et de la liberté entre les individus à l'obligation de réparer - un mal commis et donc de lui substituer un bien - en fait une espèce de panacée dont doivent s'inspirer les politiques publiques, oubliant que la justice est une valeur fondée et déterminée par d'autres valeurs et, par conséquent, une donnée relative. II - Le pluralisme comme facteur de relativisationDans "A Cautionary Discussion about Relying on Human Capital Policy to Meet Redistributive Goals" (Canadian Public Policy, Décembre 2007), David A. Green partage les résultats de ses recherches visant à vérifier empiriquement si les principes de justice distributive tels que proposés par Rawls et adaptés par les politiques publiques amène effectivement à une société plus égalitaire et plus juste ; une possibilité dont la justesse, affirme-t-il, dépend de la définition que l'on donne à la justice. Or, les diverses conceptions de la justice, manifestées dans l'histoire de la pensée occidentale, se trouvent fortement influencées par des critères liés au moment historique et aux conditions socio-économiques. L'idée d'une justice transhistorique, régie par des principes valables pour toute communauté politique pour tout moment historique, telle qu'elle est présentée par John Rawls, dans sa Theory of Justice ne peut donc être sérieusement envisagée d'autant qu'elle néglige la nécessité du consensus social cher au libéralisme dont elle se réclame en mettant l'emphase de façon particulièrement accrue sur le paradoxe du libéralisme universel. La nécessité d'un consensus socialRawls, lui-même, est conscient de l'existence de ce conflit interne. C'est ainsi que dans Libéralisme politique, il se propose de résoudre cette contradiction majeure de sa Théorie de la justice. En tant que théorie libérale, la « justice comme équité » ne peut être qu'affirmée librement par les citoyens d'une démocratie. Toute conception libérale de la justice doit donc relever d'un « consensus par recoupement » de différentes doctrines raisonnables. Cet idéal démocratique n'est pas cependant pas exempt de critiques, particulièrement sous la forme particulière qu'en propose Rawls, fondée sur l'idée d'une « conception politique de la justice ». La politique intégrerait alors seulement quelques éléments d'une doctrine morale, et plus précisément ceux qui participent d'une aire commune de consensus ; une société institutionnellement juste étant le lieu commun de conceptions alternatives du bien: modèle pluraliste et libéral. Pour Rawls, l'idéal de justice se vérifie lorsqu'au sein d'une société les individus subordonnent leurs propres conceptions morales à la conception morale la plus répandue, c'est-à-dire au droit. La conception de la justice de Rawls est le résultat d'un compromis entre les citoyens sur le contenu de quelques principes de justice et de quelques règles de priorité qui garantissent l'application des principes conformément à ordre préétabli. Et cet ordre préétabli, ainsi que le souligne, avec justesse, Léon Craig ("Contra Contract: A Brief Against John Rawls' Theory of Justice," Canadian Journal of Political Science, 8, 1, Mars 1975), est celui d'une structuration des circonstances délibératives de ses principes duquel Rawls écarte a priori toute considération des théories non libérales de la justice. Le paradoxe du libéralisme universelOr, Marx a bien montré, et Kelsen après lui, quoique selon un angle différent, que la notion de justice n'est pas absolue mais liée aux valeurs des sociétés. Mais nous vivons au temps des oxymores où le libéralisme qui implique naturellement une pluralité de positions est devenu la seule position acceptable. Il en ressort naturellement une multiplication des paradoxes résultant du fait que, pour Rawls, le contenu de la notion de justice renvoie aux droits et libertés fondamentaux tels qu'ils ont été déterminés par la tradition libérale. Une philosophie politique qui ne rend donc pas compte des consensus qui transcendent les entités sociales spécifiques et s'inscrit dans la même logique néo-kantienne globalisante que l'on retrouve chez un auteur comme Habermas à laquelle s'opposeront des approches herméneutiques, communautaristes, contemporaines d'un Taylor ou d'un Walzer. Une situation qui inviterait presqu'à revenir aux classiques et se rappeler avec Aristote que si « en ce qui concerne les partages, tout le monde est d'accord qu'ils doivent se faire selon le mérite de chacun ; [on] ne s'accorde pas communément sur la nature de ce mérite, les démocrates le plaçant dans la liberté, les oligarques dans la richesse ou la naissance, les aristocrates dans la vertu » et que la justice n'est finalement qu'un moyen d'arriver au Bien, quelle que soit la définition que nous voulions bien lui donner. Recommandez (16) | Citez cet article sur votre site | Imprimer | Email
1. 21-04-2009 23:04 Finalement tout se fracasse contre la relativité...cette excellente réflexion nous pousse a réfléchir sur la complexité de la nature des choses et des gens Seuls les utilisateurs enregistrés peuvent laisser un commentaire. Powered by AkoComment Tweaked Special Edition v.1.4 |
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