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Réflexions
Paix et Démocratie
Paix et Démocratiedimanche, 03 mai 2009
L'ancien président américain George W. Bush résuma le problème récurrent de la paix au Moyen-Orient à une simple question de ... démocratie, parce que - et c'est tout simple - « democracies don't go to war with each other »[1]. Ainsi qu'il l'expliqua avec le génie qui caractérisa la majeure partie des discours de sa présidence, « you don't run for office in a democracy and say, please vote for me, I promise you war[2] ». L'idée que les démocraties ne se font pas la guerre n'est certes pas nouvelle. Sous sa forme philosophique, on la fait habituellement remonter à Kant et à son essai sur la paix perpétuelle[3]où il proposa la république constitutionnelle comme l'une des conditions d'établissement d'une paix internationale. Toutefois, ainsi que le fait remarquer Mark E. Pietrzyk, dans un ouvrage délicieusement informatif sur l'ordre international et la liberté individuelle, l'idée même de la paix universelle a des origines encore plus anciennes que l'on peut retracer jusqu'au De Recuperatione Terre Sancte (1306) du conseiller de Philippe Le Bel, Pierre Dubois.[4]
Il peut paraitre ironique que l'idée de la paix perpétuelle ait été inspirée par des alliances militaires visant à « faire rager la guerre en terre sainte » mais quand on la replace dans le cadre de la paix chrétienne telle que conçue par les Croisés, la conclusion est parfaitement logique, puisque dès 395, Saint Augustin, un des premiers théoriciens de la « guerre juste », partait d'une vision particulière de la paix, conçue comme seulement possible dans le cadre du Christianisme orthodoxe, pour défendre l'urgence de la pacification des hérétiques et des non-croyants.[5] L'idée continuera d'avoir du succès avec notamment le « Grand Dessin » du roi Henri IV (1638) appelant à la création d'un conseil des puissances européennes pour régler les différends. Le Quaker anglais, William Penn, s'en inspirera dans son "Essay Towards the Present and Future Peace of Europe" (1693), où il conçut ce Conseil sur une base représentative et y adjoignit une majorité contraignante de trois quarts. Louis XIV reprendra, quant à lui, l'idée d'une « paix chrétienne universelle" entre les nations européennes, à la signature du Traité d'Utrecht, que l'Abbé de Saint Pierre tentera, à son tour, d'étendre à toute l'Europe - comprise comme une Fédération - dans son « Projet de paix perpétuelle » (1713). Ce projet - composé de deux volumes totalisant 728 pages - fut publié en 1761, sous la forme d'un court précis, bien après la mort de son auteur, par un jeune ami de ce dernier, du nom de Jean Jacques Rousseau. Ce n'était pas encore la réunion de l'idée de la paix universelle avec celle de la nature pacifique des démocraties mais on n'en était pas loin. Pour Rousseau, il n'existait guère de doute sur le lien entre le gouvernement tyrannique des monarques et l'impérialisme militaire. Et même s'il ne va pas jusqu'à poser la république[6] comme la solution à la guerre - pour lui, il était impossible qu'une vraie république puisse exister sur un territoire plus grand qu'une ville et une telle organisation politique ne pouvait rester pacifique que si elle était autosuffisante économiquement et n'avait guère de raison d'échanger avec l'extérieur - il n'en posa pas moins que la guerre est un concept qui ne concerne pas directement le rapport des hommes entre eux. Entre de simples hommes, écrira-t-il, il y a seulement querelle.[7] La même idée est reprise, en 1748, par Montesquieu qui, dans son classique Esprit des lois, affirme que « [l]'esprit de la monarchie est la guerre et l'agrandissement; l'esprit de la république est la paix et la modération »[8]. Le révolutionnaire et pamphlétaire américain, Thomas Paine, la prolonge dans son fameux Common Sense et pose ce que l'on peut considérer comme la base de la thèse de la paix démocratique perpétuelle : "[P]erfect equality, nous dit-il, affords no temptation. The republics of Europe are all (and we may say always) in peace. Holland and Switzerland are without wars, foreign or domestic."[9]Il continuera par la suite à pousser l'idée du pacifisme démocratique dans Rights of Man, publié en 1791, en discutant des implications de la Révolution Française pour la paix internationale. Revenant au « Grand Dessein » d'Henri IV, il conclut que s'il n'a pas été adopté, ce n'était pas de la faute du plan de paix en lui-même, mais parce que les systèmes monarchiques sont naturellement enclins à la guerre. Ils proposent donc de leur substituer des institutions républicaines puisque « the nature of their Government does not admit of an interest distinct from that of the Nation. »[10] Lorsque Kant écrit son essai sur la paix perpétuelle, il ne fait donc que reprendre des idées qui auront été l'objet de discussions tant chez les penseurs que les hommes d'Etat de son temps. L'intérêt de son ouvrage tient cependant à son ambigüité qui, au moment de sa reprise dans les années 80 par le théoricien de géopolitique Michael Doyle ou le politologue Rudolf Rummel, a permis d'en faire le livre de référence pour l'hypothèse qui veut que « les démocraties ne se font pas la guerre ». Une interprétation assez particulière de la théorie kantienne qui invite à s'intéresser au passage de l'esquisse philosophique de Kant à sa modélisation actuelle en impératif de démocratisation, tout en questionnant la pertinence et l'applicabilité réelle de la thèse de la paix démocratique. [1] "President and Prime Minister Blair Discussed Iraq, Middle East", http://georgewbush-whitehouse.archives.gov/news/releases/2004/11/20041112-5.html [2] "President Thanks U.S. and Coalition Troops in Afghanistan", http://georgewbush-whitehouse.archives.gov/news/releases/2006/03/20060301-3.html [3] Zum ewigen frieden / Ein philosophischer Entwurf, Immanuel Kant, Königsberg, Friedrich Nicolovius, 1795 [4] Mark E. Pietrzyk, International Order and Individual Liberty: Effects of War and Peace on the Development of Government, University Press of America, Septembre 2002; The Idea of a Democratic Zone of Peace: Origins in the Enlightenment, <http://www.internationalorder.org/idea.html>. [5] Cf. Patricia Camilien, Justice et Pacification, < http://www.aperih.org/index.php?option=com_content&task=view&id=334&Itemid=9> [6] Les libéraux du 18e siècle préféraient généralement la république à la démocratie, sceptiques à l'égard de la démocratie directe de la Grèce à laquelle ils préféraient un système plus limité avec séparation de pouvoirs nécessaires à la préservation de la liberté. [7] A Project of Perpetual Peace: Rousseau's Essay, trans. Edith M. Nuttall, London: Richard Cobden-Sanderson, 1927, pp 63-65, 103, 129-131. [8] Livre IX/II [9] Thomas Paine, "Common Sense," in Political Writings, ed. Bruce Kuklick, Cambridge: Cambridge University Press, 1989, p. 26. [10] Thomas Paine, Rights of Man, New York: Penguin, 1984, pp. 144-45. Recommandez (27) | Citez cet article sur votre site | Imprimer | Email
1. 03-05-2009 19:42 Merci de nous gratifier de ce bel article! 2. 03-05-2009 19:47 Ce fut un plaisir, alain. Seuls les utilisateurs enregistrés peuvent laisser un commentaire. Powered by AkoComment Tweaked Special Edition v.1.4 |
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