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En attendant que la civilisation nous mange

Ecrit par Patricia Camilien
dimanche, 22 juin 2008

Tous ont déserté leurs champs au village avec juste assez d’argent pour payer le train et venir au pays de la culture et de la civilisation, pour manger et boire du « civilisé » en attendant que la civilisation les mange. Et ils arrivent là, jeunes loups aux abois, déracinés volontaires, accrochés à leur concentré d’illusion, ils arrivent là pour découvrir que d’autres plus avides du « civilisé » qu’eux, ont déjà pris possession de tout. Ils découvrent stupéfaits que le sol qu’ils foulent n’est pas plus à eux que leur cabane. Que même leur papier toilette habituel, feuillage, plantes sauvages, appartient à quelqu’un d’autre. Aux riches familles de la ville, aux de Kade, de Wande, de Konde, d’Ekani … Tous ces nobles depuis peu, ces « sixteen blacks » qu’on croise dans les hôtels, suintant la convoitise dans leurs costumes trois-pièces.


Mais, les autres, les qugétistes [habitants du QG, un quartier crasseux et sans issue], tout autant chasseurs du « civilisé » que les possédants, croupissent dans des maisons infestées de bestioles, convaincus que leurs morceaux de tôle sont de mini-Versailles et leurs seaux en plastique le dernier cri de la technologie de pointe. Ils ne rentreront plus chez eux, ils attendront là, crevant la dalle avec des accès de fièvres nostalgiques et des diarrhées progressistes, se liquéfiant dans la crasse comme un morceau de chocolat au soleil. Bien sûr, les enfants tètent du « civilisé » et arrivent même à fabriquer des ballons avec des pneus, mais les parents, eux, ne savent plus rien.

Tiré de « C’est le soleil qui m’a brûlée » de Calixte Beyala, Editions J’ai Lu, 1989, p 95-96.


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Commentaires (2)
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1. 23-06-2008 01:37
Texaco...
Vous êtes bien inspirée Patricia d'avoir posté cet extrait qui va dans le même sens qu'un ouvrage de Patrick Chamoiseau le chantre de la créolité: 
"Mais ce qui m'a sauvée c'est de savoir très tôt que l'En-Ville était là. L'En-Ville avec toutes ses chances toutes neuves, marchandes de destinées sans canne à sucre, sans békés.L'En-Ville où les orteils n'ont pas couleur de boue. L'En-Ville qui nous fascina tous" 
Texaco,Editions Gallimard,1992,pp.47-48 (Prix Goncourt)
Ecrit par alain (Utilisateur enregistré)
2. 23-06-2008 01:43
Texaco...
La fuite vers cette "civilisation" généralement urbaine est de ces thèmes universels qui inspirent les meilleures plumes. Sous celle de Patrick Chamoiseau, il s'agissait du départ pour l'En-Ville des esclaves au lendemain de l'Abolition pour rompre définitivement avec l'infâme vie de plantations et se retrouver dans la jungle urbaine en devenir.
Ecrit par alain (Utilisateur enregistré)

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