Ce jeudi 6 mars 2008, le Dr Frantz Saint-Hubert a fait le pari d'opposer à la réaction émotive et superficielle des Haïtiens sur les récentes études quant à l'émergence eu Sida en Haïti, une réaction scientifique et avisée. Avec succès.
Fidèle à ses habitudes, il a offert à l'assistance une argumentation solide où il prendra le temps d'expliquer les différentes notions en jeu et leurs implications réelles. Il rappellera que :
Cet article sur l’émergence du SIDA ne reproche rien aux Haïtiens, pas plus qu’un sur son origine aux Africains, ou un sur l’émergence de la tuberculose, le choléra ou la variole en Amérique aux Européens sauf, dans ce dernier cas, l’usage délibéré d’un virus à la limite du génocide. Toute étude d’une pandémie mettra nécessairement en évidence les deux facteurs qui rendent possible le passage de l’agent infectieux d’un coin du globe à un autre : sa mutation et la migration humaine. L’extrême pauvreté en Haïti a renforcé l’un et l’autre.
L’exode massif des Haïtiens en est une conséquence et certainement personne ne pense qu’ils pouvaient détecter sur cette partie de leur île, la présence d’un intrus qui, de l’avis même des auteurs, a trompé la vigilance des Américains chez eux, pendant plus de dix ans.
La recherche scientifique de pointe est absolument essentielle non seulement pour la compréhension du mode de transmission de la pandémie, de son contrôle et à plus long terme de son éradication, mais de façon plus générale pour la prévention d’autres et de leur propagation à travers le monde. Les auteurs disent bien :
“une telle connaissance rétrospective peut clarifier le passé mais aussi être potentiellement importante pour une élaboration rationnelle de vaccins qui tient compte de la diversité du virus, et pour prédire la complexité future de la diversité génétique globale et régionale du VIH-1.”
On peut regretter que, pour la plupart, les scientistes et intellectuels haïtiens n’aient pas compris cela.
Eux, et nos dirigeants à leur suite, ont opposé une réaction pavlovienne à une étude de haut niveau. Il fallait sans doute une réplique immédiate et officielle, si seulement pour reconnaître la publication dans les PNAS d’un article attribuant un rôle aussi important à notre pays, dans la dissémination de la plus grande épidémie du vingtième siècle. Nous avons déjà montré qu’une réponse légale n’a pas sa place ici, et une qui se bornerait à refaire l’arbre phylogénique du sous type B du VIH-1 sans de nouvelles données, par exemple d’autres séquences d’archives du gène viral, arriverait assez probablement aux mêmes conclusions, avec le ridicule en plus. Les deux ne feraient qu’enrichir des charlatans nationaux et internationaux, bien imbus de leur futilité, mais qui profiteraient sans aucune honte de la naïveté de nos élans nationalistes.
Une réponse plus mature eut éduqué les Haïtiens sur la nécessité de pareilles études (il y en aura certainement d’autres) et séparé les conclusions scientifiques précises des interprétations de tabloïdes à sensation. Nous pourrions sans doute rechercher dans ce que nous avons d’archives, des cas étranges non ou mal diagnostiqués dans les années 70, qui aurait présenté alors des symptômes consistants avec ce que nous savons aujourd’hui du SIDA. Peut-être même que nous aurions dû inviter les auteurs à des conférences chez nous et à des discussions avec nos propres scientistes et étudiants, et les assurer de notre humble coopération dans toute recherche sérieuse sur le sujet, dans le respect des règles éthiques. Haïti ne peut que gagner de telles initiatives, certainement plus que de se hérisser chaque fois qu’on associe son nom au mot SIDA.
Pour leur part, les auteurs auraient certainement dû placer leurs conclusions dans le grand contexte de l’évolution et contraster au passage la perversité coupable de leurs propres ancêtres, dans le cas de la variole, à l’innocence des Haïtiens. Une note au bas de la page aurait suffi. Ils auraient aussi pu noter que l’émergence du SIDA de l’Afrique aux Etats-Unis et au delà, par une étape en Haïti, provient effectivement d’une défaillance, mais pas là où l’on pense. Tout système qui maintient des disparités économiques aussi criantes entre pays développés et ceux du tiers monde favorise dans ces derniers l’apparition de nouveaux agents pathogènes, ou leur passage de l’animal à l’homme, selon les lois naturelles de l’évolution que finalement la phylogénétique ne peut qu’illustrer retrospectivement. L’épidémie qui en résulte pourra progresser longtemps sans détection chez eux. Tôt ou tard cependant, dans ce monde désormais un village, elle pénètrera les fiefs protégés d’autres hommes qui, pour être plus nantis, n’ont pas encore évolué en une espèce différente d’homo sapiens hyper immunisés. Nous avons dans l’émergence du SIDA aux Etats-Unis et au delà, la tragique illustration de ce qu’un auteur américain a appelé “l’effondrement du système de santé global”14.
La faillite est à ce niveau. Le virus de l’ébola, de la fièvre dengue et de milliers d’agents pathogènes encore inconnus travaillent activement sur leurs mutations en ce moment même. D’autres n’attendent que nos migrations.
Francis Saint-Hubert
14 Garret Laurie: Betrayal of trust, The Collapse of Global Health System, Hyperion 2001.
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